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Alibeta

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Réinventer le paradis par le pouvoir des imaginaires

 

Le premier épisode de Migr’histoires explore le monde imaginaire de l’espoir et des attentes, formant une partie essentielle de la compréhension de la migration. Alibeta, un troubadour et un artiste aux multiples talents va nous guider dans ce voyage. Il explique comment le « Saaraba » ou le concept imaginaire de paradis s’est déplacé au fil des ans de chez lui à ailleurs. En utilisant son film, ses expériences personnelles et les témoignages de membres de sa famille comme lignes directrices, il expliquera comment nous pouvons travailler pour déplacer cette utopie en renouant avec nos propres valeurs.  

Alibeta est un artiste engagé, voyageant dans les univers à la fois de la musique, du théâtre et du cinéma, tout en reliant différents genres et influences de manière sensible. Né à Tambacounda (Sénégal), il est actuellement basé dans la capitale Dakar où il a cocréé le lieu de rencontre culturel KENU, un laboratoire-oratoire de l’imaginaire.  

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Site internet : http://www.alibeta.net

Alibeta : Je suis fils de militaire et qui connait les militaires savait que chaque 2, 3 ans, ils quittaient une ville pour une autre. Toute notre enfance a été des déménagements, déménagements, déménagements et qui dit voyages dit rencontres. Partout où tu arrives, c’est un nouveau territoire, ce sont des nouvelles gens que tu dois connaître, le temps que tu fasses des marques ; il faut bouger encore et on repartait dans une autre ville. Et puis après qui parle des îles du Saloum parce que je viens de là-bas, d’un père et d’une mère Sérère Gnominka, c’est que l’histoire des insulaires qui habitent dans les îles, c’est une histoire de voyages. Comment est-ce qu’ils sont arrivés là-bas ? Comment est-ce qu’ils suivaient la côte ? Le poisson. Ils s’installaient de bout en bout. Je dirais que le voyage a été tout au long de ma vie, il a toujours été présent et dans mon œuvre artistique c’est une question. C’est une des obsessions de ma pratique artistique, c’est le voyage, le mouvement. 

Marianne: Alibeta n’a pas vraiment besoin d’introduction. Il est un artiste avec de multiples talents et disciplines. Je dirais que c’est un acteur-réalisateur-musicien, un conteur, un troubadour. Une des histoires qu’il a décrites est celle de ces cousins Aladji et Souley. Deux jeunes hommes qui ont grandi à ses côtés et dont il raconte le parcours migratoire dans son film « Saaraba ». 

Alibeta: Quand on parle des gens qu’on aime qui nous sont proches, on se pose la question comment en parler ? On prend le temps. On ne peut pas en parler n’importe comment, on ne peut pas tout dire n’importe comment. Et donc, ça pose tout le challenge de cette question. Je pense que parfois, c’est parce qu’on perd ce lien avec les êtres humains qu’on considère les migrants comme des statistiques. On se résume à dire des chiffres, des chiffres et des chiffres, tant de morts, tant de morts, tant sont partis, tant …  Et on oublie que derrière ces chiffres, il y a des vies, il y a des intimités et ce qui est fou, c’est de voir finalement comment tout ce voyage-là impacte la personnalité. Qu’est-ce que ces gens deviennent ? Comment est-ce qu’ils se transforment tout au long de la route ? Et une fois qu’ils arrivent, qu’ils réalisent leur rêve ou pas, qu’est-ce qu’ils deviennent ? 

Marianne: Le père des jeunes-hommes et donc l’oncle d’Alibeta, lui aussi un jour avait choisi, comme ses fils aujourd’hui, de partir en Europe. Mais à l’époque, les circonstances étaient tout sauf les mêmes. 

Alibeta: À l’époque où mon oncle et mon père, même cette génération, ils partaient facilement, la relation avec l’Europe était différente. L’Europe avait beaucoup plus besoin de ces bras-là donc ils facilitaient les choses pour que les gens viennent. Même lui, on lui a proposé les papiers et il a refusé, mon oncle. À l’époque, il a choisi de rentrer. 

Alibeta: La génération de mes cousins, c’est parce qu’ils bossaient beaucoup dans les pirogues. C’est la pêche artisanale. Ils allaient à Kayar, Elinkine, Ndiogue. En une campagne ils pouvaient rentrer chacun avec 3 millions dans la poche, en une campagne. Moi je me rappelle, quand on était jeune, on les enviait quand on venait en vacances parce qu’ils avaient de l’argent. Ils allaient en Gambie s’acheter toutes les fausses marques, mais ils s’habillaient tellement bien que quand on venait, on disait waw mais regarde les gars. Chacun rentrait et puis ils rentraient gros, musclés, parce qu’ils avaient fait les marées, c’était très physique et quand ils arrivaient mais ils avaient toutes les meufs. Ils avaient tout quoi, ils avaient l’argent avec.  

Alibeta: Mais à un moment donné, avec la concurrence de la pêche industrielle, ils ont pris tout le poisson. Et finalement, tous ces jeunes-là qui voyaient l’Espagne pas loin, qui conduisaient les pirogues, se sont dit : “mais c’est possible”. Donc il y a une question effectivement de géopolitique et d’économie derrière, mais qui dépasse, qui n’est pas à leur niveau. Eux, ils subissent, mais ils refusent de subir. C’est ce qui fait qu’à l’époque de nos parents, c’était plus facile et qu’à un moment donné, c’était beaucoup plus difficile et que l’Europe a commencé à se barricader, Frontex et compagnie, c’est devenu la forteresse.  

Marianne: Qu’est-ce qui pousse, motive ou inspire alors ces jeunes qui décident de prendre la mer ? 

Alibeta: A chaque moment de l’histoire, il y a des civilisations qui ont eu une proposition et tout au long de l’histoire, une civilisation grandit et après, elle décline et une autre propose autre chose. Et aujourd’hui, l’Europe peut être a été la proposition de ce qu’est le capitalisme qui, aujourd’hui, est posé comme étant le modèle. Après on dit mondialisation, tout le monde doit être comme ça. Après, le capitalisme c’est quoi ? C’est la consommation, c’est la jouissance, c’est l’avoir, avoir, avoir consommer, avoir, consommer et tout autour de nous, on vend. Et finalement, la proposition qui aujourd’hui tourne dans le monde, c’est cette proposition de vie et on pense que pour réussir, il faut avoir ce modèle-là : un compte en banque, une belle voiture, consommer et consommer et c’est ce modèle de civilisation qui, aujourd’hui est en plein déclin. Et juste, l’homme est égocentrique, il est au centre du truc et il veut tout prendre pour lui-même. Et c’est ce modèle qu’on vend aux jeunes, on dit c’est quand tu arriveras en France ou aux Etats-Unis, tu pourras toi aussi, toi aussi, toi aussi, parce que tu as vu ça dans les médias et tout ça. 

Marianne: Mais ce n’est pas toute l’histoire. Aladji et Souley étaient aussi à la recherche d’autre-chose, à un niveau plus individuel. Et, pour ceux qui ne connaissent peut-être pas, un Baye Fall est un homme spirituel qui vit de manière détachée des possessions matérielles. On peut souvent les reconnaitre à leurs cheveux en rasta ou leur habillement en patchwork.  

Alibeta: Il n’y avait pas assez d’espace pour pouvoir se réaliser individuellement surtout à l’époque. Si je regarde Aladji, ‘tu veux devenir un Baye Fall, tu veux faire des dreads, tu veux avoir un certain style de vie… ‘ c’était compliqué déjà au village, parce que le contrôle social, on te regarde tu es fils de tel, tu dois faire tel. Il y a cette dimension très individuelle. Quand je regarde un Souley, c’est pouvoir accéder à une certaine vie, pouvoir faire ses dreads, lui il aime bien la belle vie, tu vois, s’habiller… D’ailleurs même aujourd’hui, chaque fois que je le vois sur Facebook, il poste des photos de sa vie. Donc il y a cette dimension. Peut-être que lui aussi, il peut accéder à cette forme de vie individuelle, il peut exister. Il y a vraiment beaucoup de cette part là, et que aussi se battre contre un destin, se prouver qu’on peut, on peut devenir plus que ce à quoi on est destiné. La preuve : Aladji, après des années, il a eu ses papiers et tout ça là, il a ses papiers maintenant mais continue sa vie de Baye Fall. Il revient au village mais il s’est remarié avec une Espagnole, il vit là-bas en Espagne maintenant, il fait des va et vient. Il a cette liberté qui peut être, à certains moments, il n’aurait pas eu s’il n’était pas parti.

Marianne: J’essaie de m’imaginer comment lui, Alibeta, discute alors avec ces jeunes qui souhaitent prendre le large. Essaie-t-il de leur faire changer d’idées ?

Alibeta:  Politiquement, socialement, point de vue communication et compagnie… Il faut dire clairement : tout le monde a le droit de voyager et ces jeunes que ce soit de Niodior ou de Koumpentoum ou d’ailleurs ont le droit eux aussi de découvrir le monde parce qu’ils habitent le monde comme tout le monde. Maintenant, face aux jeunes, je dirais mais à quel prix ? Est-ce que ça vaut la peine de perdre sa vie ? Je ne pense pas. Pour moi, le véritable travail qu’il faut faire, le travail de migration ou de voyage qu’il faut faire c’est dans la tête. Il faut qu’on déplace le centre du monde, le centre du monde n’est plus en Europe.  Et donc, une fois qu’on a compris que l’Europe n’est plus le centre du monde, on arrêtera de se casser la tête à tout prix pour y aller et que finalement, le centre du monde est-ce que ce n’est pas ici ?  

Marianne: Pour mieux comprendre ce qu’il veut dire par là, il fallait qu’Alibeta m’explique le titre de son film documentaire, Saaraba.

Alibeta: Saaraba, quand on écoute la chanson populaire, on connaît Samba Diabaré Samb qui a chanté Saaraba qui est un chant populaire. Cette imaginaire populaire qui voulait que Saaraba soit une terre promise. Mais à l’époque, cette terre promise, elle était là en Afrique, c’était la terre où il y avait le natange, comme on le dit, la prospérité, la terre où quand on arrivait ses désirs étaient satisfaits, c’était genre le Zion, mais à l’époque, c’était là. C’était quelque part dans une terre en Afrique, tu vois. Mais dans le temps, le Saaraba, le lieu du Saaraba, s’est déplacé et c’est ça qui m’intéressait de voir que le Saaraba, qui était avant chez nous, qui était avant une forme de prospérité, une certaine forme de vie qu’on voulait avoir chez soi. Et finalement, ce n’est plus possible chez soi. Et finalement, le lieu s’est déplacé et est devenu un ailleurs, qui peut être l’Europe, qui a beaucoup été l’Europe. Et c’est pour ça que cette question du Saaraba m’a intéressée, parce que c’est dans les imaginaires populaires et qui connaît le travail que l’on fait, notamment dans ce centre, on questionne les imaginaires autour du voyage et il y a tout un ensemble, il y a tout un tas d’imaginaires qui a été construit dans le temps autour du voyage. Et cet Imaginaire, il n’est pas fixe, il se construit, se déconstruit, se reconstruit et il est en mouvement. Et peut-être pour ce que ça signifiait pour nos parents, mon grand-père, mon père, Saaraba et compagnie, qu’est-ce que ça signifie maintenant pour nous et comment est-ce que, peut-être en travaillant sur cet imaginaire du voyage, nous pouvons contribuer à nourrir cet imaginaire, à mettre d’autres significations dedans, à ne pas le limiter à ce qu’il soit toujours en lien avec la société occidentale, l’Occident et compagnie. Je pense qu’il est temps qu’on déconstruise cet imaginaire, et qu’on construise un nouvel imaginaire pour dire que Saaraba c’est là. En fait, c’est là où tu es.   

Alibeta: Partout où tu es, est ton Saaraba, si tu sais bien regarder. Et pour savoir bien regarder, il faut savoir enlever toutes les images qu’on t’a mises dans les yeux : Batieu beut. Il y a un métier qui s’appelait batieu beut, les laveurs d’œil, qui allaient de maison en maison quand les gens avaient mal. C’était un métier traditionnel et ils venaient avec un bol, un seau, et ils avaient une technique pour laver les yeux. Et il y a cette métaphore, on doit aussi pouvoir laver les yeux de nos jeunes de notre jeunesse pour qu’ils voient que l’avenir ou bien le bien être, il est là où ils sont, il n’est pas loin, il est juste là où ils sont mais qu’on a toute une construction dans Les imaginaires, qui fait croire que parfois, tu as besoin d’aller jusqu’au bout pour revenir et trouver le trésor sous ton lit. Et c’est parce que tu n’as pas tous les outils qu’il faut. Et comment est-ce que nous pouvons construire en tant qu’artiste, cinéaste, musicien ou quoi ? Participer à la construction de cet imaginaire du voyage ici à Fongolemi, on peut le trouver ici à Niodior, on peut le trouver ici à Koumpetoum et ça, c’est notre responsabilité, il me semble. 

Marianne: Pour beaucoup, la recherche du Saaraba, de la terre promise, se trouve dans un départ. Mais pour certains, cette recherche est dans le retour. Je voulais questionner Alibeta sur son rôle dans cet autre film, Yao, avec l’acteur Omar Sy qui lui aussi est d’origine sénégalaise. 

Alibeta: La question du retour peut avoir un impact sur les imaginaires et c’est là où quelqu’un comme Omar Sy qui aborde la question du retour, ça parle à toute cette diaspora sénégalaise, malienne, panafricaine qui est née ou qui a grandi en France ou ailleurs et qui voit l’Afrique comme un autre idéal. C’est une terre qui va là, mais qui parfois n’ont pas le courage ou n’ont pas les outils pour faire ce retour. Et moi, ce qui m’a plu dans le film, m’a poussé à jouer dans ça, c’était cette question de cet écrivain qui a réussi, mais qui pense à chez lui, qui rentre chez lui, qui lui-même est dans un questionnement et un voyage initiatique vers sa source. Qui rencontre cet enfant-là, il n’avait même pas conscience à quel point il avait une responsabilité vis à vis des gens de chez lui mais jusqu’à ce qu’il rencontre cet enfant qui quitte son village, qui fuit, qui se cache pour venir le rencontrer. Donc là, il décide de ramener l’enfant chez lui, mais en ramenant l’enfant chez lui, c’est lui-même qui entreprend un voyage vers ses origines. Moi, je suis un personnage qui est à la croisée, qui est ce troubadour taximan plus ou moins, qui peut l’aider à revenir chez lui et qui lui pose les bonnes questions ? D’où est-ce que tu viens, c’est où le village de ton père ? Faut que tu repartes chez ton père, c’était un peu ça, la clé du personnage que je jouais. 

Alibeta: Et voilà, je me suis reconnu dans ce personnage là parce que ça, c’est un peu le troubadour que je suis et les relations que j’ai avec beaucoup d’amis qui vivent là-bas ou qui viennent ici et qui tout le temps…la question des origines, il faut que tu connaisses cette origine. Je pense que Omar Sy a vu juste en tentant ce film là parce que justement, ça peut impacter sur toute une génération, notamment ceux qui vivent dans la diaspora et qui ont peur et qui ont envie, mais qui, en même temps peur, car ils ne savent pas trop comment ça va se passer. 

Marianne: Et lui, se considère-t-il comme un migrant ? 

Alibeta: On est tous migrants parce que le grand voyage, c’est celui de la vie finalement, et qu’on le veuille ou pas on vient dans ce monde et on quittera ce monde. 

La Déclaration universelle des droits de l’homme, elle dit quoi ? Il y a un article qui dit que tout être humain a le droit de choisir le lieu où il veut vivre. C’est un droit qui n’est pas forcément juste pour tout le monde, certains ont le droit, en jouissent et d’autres non. Mais c’est un droit pour tous les êtres humains. Donc oui, on est tous migrants. 

Marianne: Merci d’avoir écouté cet épisode de notre série migr’histoires. Pour suivre les autres épisodes de la série, rendez-vous sur la chaine Yenna sur la plateforme de streaming de votre choix.  

Ce podcast est réalisé par l’OIM et financé par le gouvernement du Royaume-Uni.

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